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Épisode 4 : De la liberté, en général


Églantine est face aux directeurs de l'entreprise de Monsieur Lessig.
C'est le moment de parler de savoir ... et de liberté.



   Églantine s'assoit en regardant la table, comme pour échapper à quelque chose. Puis elle décide de redresser le regard. Elle se rend compte alors qu'elle est la cible du regard de tous les directeurs, dans un silence de cathédrale. Elle se décide à couper ce silence qui la pèse
- Bonjour à tous. Comme vous l'a dit Monsieur Lessig, je suis Églantine. On m'a demandé de venir dans cette entreprise pour tester son niveau de liberté informatique. N'ayant pas été prévenue de cette réunion, je n'ai pas préparé de présentation. Alors, je vais commencer par une brève anecdote pour introduire la notion de liberté informatique.
   Pas un bruit, pas un chuchotement dans l'assemblée. Églantine se ressert une dose de courage et poursuit.
- Cette anecdote montre que la liberté informatique permet de trouver des solutions simples aux problèmes triviaux du quotidien. C'est l'histoire d'une secrétaire qui passe plusieurs heures chaque jour à renommer des fichiers. Une entreprise a acheté un logiciel qui crée des fichiers de rapport d'activité. La méthode de nommage du programme ne correspond pas aux standards de l'entreprise. Comme le fournisseur qui a vendu le programme ne veut pas le modifier pour un seul client, une secrétaire passe une bonne partie de ses journées à renommer les fichiers générés. Alors que si tout le monde avait un libre d'accès au code source du programme, il aurait été facile de modifier son comportement.
   Pas le moindre mouvement dans l'assemblée de directeurs. Pour ses débuts, c'est le bide total. Églantine comprend qu'il y a quelque chose qui ne va pas. Elle ajoute.
- Cette anecdote était peut être trop technique mais...




   Un des directeurs lui coupe la parole et lui demande.
- Quel est votre âge ?
   Églantine est surprise. Elle essaye de parler de liberté et la première question qu'on lui pose est sur son âge. Elle marque une pause de quelques secondes avant de répondre.
- J'ai 24 ans.
   Murmure dans l'assemblée. La remarque suivante fuse rapidement.
- Vous n'avez pas seulement l'air très jeune, vous l'êtes aussi.
- Et alors ?
- Vous nous êtes présentée comme maîtrisant le domaine de l'informatique et vous me semblez particulièrement jeune pour prétendre à ce titre.
   Églantine sent la pression de son auditoire. Elle doit s'affirmer son autorité. Elle regarde le directeur qui lui a fait la remarque en face et lui répond.
- Sachez que la maîtrise d'un domaine ne se juge pas à l'âge d'une personne. Pensez vous que Mozart maîtrisait le domaine de la musique à 24 ans ?
- Mozart ?
- Juste un exemple pour montrer que l'apprentissage et la pratique sont plus importants que l'âge. Je suis ici pour vous faire bénéficier d'un savoir et d'une expérience de plus de 10 ans.
- 10 ans ?
- Plus de 10 ans. Dans mon monde, il n'est pas rare que des adolescents de 15, 16 ans soient responsables du développement de logiciels ou de langages de programmation. Notre génération est née avec cet outil que l'on nomme informatique et nous nous en servons naturellement, tout comme vous vous serviez de l'écriture lorsque vous aviez 24 ans. Pensez vous que vous maîtrisiez l'écriture lorsque vous aviez 24 ans ?




   Silence dans l'assemblée. Églantine est contente d'elle. Mais il est vite rompu.
- Cela n'a rien à voir.
- Comment ça ?
- On ne peut pas comparer l'écriture et l'informatique.
- Cela ne me pose aucun problème. Je vais faire une comparaison entre la langue française, la musique et l'informatique.
   Les directeurs sont étonnés. Personne n'ose faire de remarque. Églantine en profite pour continuer.
- Je prends le français comme exemple car c'est un langage que nous maîtrisons tous à plusieurs niveaux. D'abord, nous sommes capable de le parler et de le comprendre lorsque nous l'entendons. C'est le premier niveau. Ensuite, nous sommes capable de le lire. C'est le deuxième niveau. Enfin, nous sommes capable d'exprimer nos envies, nos idées, nos histoires en rédigeant ... du français. Pourquoi maîtrisons nous tous le français ?
   Églantine laisse planer un court silence dans la pièce et poursuit.
- Parce que nous avons tous suivi un enseignement qui nous permet aujourd'hui de prétendre à la maîtrise de cette technique de communication.
   Toujours pas la moindre question ou objection.
- Pour ce qui est du domaine de la musique, il y a de même des niveaux de connaissance et d'apprentissage. L'écoute, jouer d'un instrument, composer des morceaux de musique, entre autres.
   Nouvelle pause de Églantine qui sent qu'elle commence à intriguer son auditoire.
- Et bien en informatique, on retrouve aussi ces niveaux de connaissance et d'apprentissage. L'utilisation mécanique d'une procédure, la maîtrise d'un logiciel, la programmation et tant d'autres. L'informatique est juste un nouveau domaine que tout le monde peut maîtriser ... après avoir suivi un enseignement approprié.
- J'ai suivi des formations, fait remarquer un des directeurs.
- Comme tous les utilisateurs, vous avez appris des procédures par coeur comme on apprend des poésies aux enfants à la maternelle.
   Le directeur qui a fait la remarque est bouche bée. Il arrive à répondre, après quelques secondes.
- Vous y allez un peu fort...
- Vous trouvez que j'y vais fort mais c'est une réalité factuelle. Que se passe-t-il si vous sortez du cadre strict de votre formation ?
   Nouvelle pause du directeur. Il lance.
- Mais ... il y a trop de choses à apprendre.
- Comme pour tout enseignement. Pensez vous que l'informatique soit plus difficile à apprendre que le chinois ?
   Silence. Églantine poursuit.
- On m'a dit que des enfants de 3 ans arrivent à parler le chinois. Cela ne doit pas être si compliqué à apprendre que cela. Il faut juste y mettre du temps. Comme ce temps d'apprentissage n'a jamais existé en informatique, vous vous retrouvez face à un ordinateur comme un analphabète se retrouve face à un prospectus papier. Il y a tellement à apprendre, et pas le temps de le faire, que vous parez au plus pressé. Apprendre par coeur ce dont vous avez besoin.
   Toujours pas de réaction de la part des directeurs. Églantine est contente d'elle. Elle sent que c'est le moment de s'imposer vraiment. Après une pause de quelques secondes, elle demande, avec une pointe d'ironie.
- On continue ?
   Pas de réponse des directeurs. Monsieur Lessig prend la parole, avec un léger sourire.
- Je vous en prie.
Églantine comprend tout de suite le message. Elle poursuit sur un ton moins agressif.
- Certaines personnes n'ont pas pu ou pas voulu apprendre à lire et à écrire. Elles ont eu des problèmes dans leur vie sociale au fur et à mesure de la pénétration de l'écriture dans tous les compartiments de la société. L'informatique aura une place aussi fondamentale que l'écriture dans notre vie sociale. Tout processus d'apprentissage est long et fastidieux. Plus tôt il est démarré, plus long et plus facile il pourra être.
   Églantine fait une pause. Un directeur en profite pour poser une question.
- Vous proposez que tout le monde devienne expert en informatique ?
- Loin de là. Ce que je propose, ou plutôt, ce que je conseille, c'est que chacun devienne autonome face à l'outil informatique. Et il y a une grosse marge entre l'autonomie et l'expertise. Combien d'entre vous peuvent faire une étude sémantique ou étymologique d'un texte en français ?
   Silence dans les rangs. Églantine continue.
- Et pourtant, je pense que vous vous considérez tous comme autonome dans votre utilisation du français. Aujourd'hui, l'informatique est un élément essentiel de nos vies. Et il le sera encore plus demain.




   Un directeur interrompt Églantine.
- Je me sens tout à fait à l'aise face à mon ordinateur.
- Supposons que je vous place devant un autre ordinateur. Et je vous demande de rechercher un fichier dont je vous donne juste le nom. Saurez vous le retrouver ? Si je vous demande de configurer un compte de messagerie. Saurez vous le faire ?
   Le directeur hésite quelques secondes puis répond.
- Pour le fichier, je ne sais pas trop, peut être. Pour la messagerie, c'est le travail d'un administrateur de configurer la messagerie.
- Vous voulez dire que toutes les personnes du monde qui ont un compte de messagerie sont soit des administrateurs, soit ils ont un administrateur à leur disposition. Je ne pense pas.
- Mais...
- Votre position sociale vous a placé un voile devant les yeux. Comme vous êtes des directeurs, il est normal que des personnes fassent ce genre d'action pour vous. Il ne faut pas confondre délégation et dépendance. Lorsqu'une personne rédige un rapport pour vous, c'est de la délégation. Lorsque quelqu'un configure votre messagerie, aujourd'hui, c'est de la dépendance. Vous êtes comme les riches bourgeois ou nobles du temps passé qui voulaient se divertir au moyen de la littérature mais n'avaient pas le courage d'apprendre à lire.
   Le directeur ne sait pas quoi dire.
- Le jour où vous ne serez plus dirigeant, vous serez toujours dépendants.
- La société va s'adapter et simplifier l'usage des ordinateurs.
- Est ce que la société s'est adaptée aux illettrés en simplifiant l'écriture ?




- Je ne sens pas du tout les choses comme cela. Plus il y a d'utilisateurs, plus le marché informatique est important.
- Comment ça ?
- Si on ne sait plus utiliser les ordinateurs parce qu'ils deviennent trop compliqués, il n'y aura plus de marché.
   Églantine marque une pause.
- Vous saurez toujours utiliser les ordinateurs, comme un analphabète sait parler une langue. Moi, je vous parle de l'apprentissage de la lecture et de l'écriture, pour l'outil informatique. Pour devenir autonome dans son utilisation.
- Si il y a autant de personnes ... ignorantes comme vous dîtes, comment se fait-il qu'il n'y ait pas plus de formations ?
- En deux mots, mysticisme et infantilisation.
- Vous employez de bien grand mots.
- D'abord, le mysticisme. Qui, ici, trouve rationnel le fonctionnement des ordinateurs ? Qui n'a jamais entendu la phrase, normalement, ça aurait du marcher ?
   Petite pause d'Églantine qui poursuit.
- Cet état de quasi mysticisme autour des ordinateurs vous maintient à l'écart d'essayer d'en apprendre plus. Moins vous en savez, mieux sont les personnes qui vous vendent vos ordinateurs. Ceux qui savent profitent des ignorants.
   Églantine fait un sourire à Monsieur Lessig en disant cela. Visiblement, elle a réussit à faire réfléchir l'assemblée de directeurs. Après quelques secondes de silence, elle enchaine.
- Pour l'infantilisation, il suffit de regarder un écran d'ordinateur. Cela ressemble vraiment à un livre pour enfant en bas âge. De jolis images qui font des choses quand on appuie dessus.
Sourires dans l'assemblée.
- J'utilise aussi des icônes sur mon système mais j'ai des limites. Il y a une différence entre simplification et infantilisation.
- Cela permet à tout le monde d'utiliser l'outil informatique.
- Exactement mais c'est au prix d'une dépendance aux quelques personnes qui conçoivent les systèmes que vous utilisez. Et on en revient au mysticisme. Vous acceptez cette dépendance par principe que cela vous dépasse et que vous devez déjà être heureux de pouvoir bénéficier de l'outil. Quand vous aurez pris conscience de votre pouvoir et votre capacité de contrôle de l'outil informatique, vous en aurez une autre vision.
- Je pense que la simplicité d'utilisation est primordiale.
   Églantine baisse la tête tellement elle est déçue de la réponse. Elle répond.
- Vous pouvez aussi arrêter d'apprendre à lire et à écrire à vos enfants. Pourquoi suivre cet apprentissage fastidieux alors que les machines peuvent le faire à notre place. Et le feront de mieux en mieux. Certes cela crée une dépendance aux machines mais cela simplifie la vie au maximum. Tout le monde serait sur un pied d'égalité du point de vue de l'écriture... sauf ceux qui sauraient lire et écrire.




   Églantine est très fière de sa dernière remarque. Elle se sent comme une dompteuse qui a réussi à mettre au pas une meute de fauves. Un directeur vient vite rompre sa pensée.
- Notre liberté dans cette société dépendra de notre apprentissage de l'outil informatique ?
- Aujourd'hui, les analphabètes sont libres... de faire ce qu'ils peuvent. Ça vous donne une idée.
   Les directeurs sont marqués par la dernière remarque de Églantine. Cela leur paraît si évident que l'informatique prenne une place de plus en plus importante. Mais le fait de se considérer à la place d'un analphabète leur semble tellement improbable.
- Vous semblez vraiment convaincue.
- Pour moi, il n'y a aucun suspense. Les pouvoirs qui freinent le savoir et la culture informatique dans leur propres intérêts économiques vont être balayés. Tout comme a été balayé le pouvoir lié à la transmission du savoir oral par l'écriture. Tout comme ont été balayés les moines copistes par l'imprimerie. Internet va répandre le savoir informatique dans toutes les couches de la société. Les seules questions que je me pose sont les suivantes. Combien de temps ce processus prendra-t-il et qui seront les laissés pour compte de ce changement ?
- Je ne suis toujours pas convaincu, lance un directeur.
   Églantine le regarde en face et lui répond calmement.
- Imaginez que vous deviez chercher un nouveau travail, demain. Et que lors de l'entretien d'embauche, on vous demande votre niveau de maîtrise de l'outil informatique.
   Le silence est lourd. Elle poursuit.
- Je ne suis pas là pour annoncer quelque nouvelle que ce soit.
- Je confirme, annonce Monsieur Lessig.
- Je vous présente juste le fait que l'informatique a une place fondamentale dans notre vie sociale. Vous bénéficiez d'une position professionnelle et d'aides qui masquent votre niveau de dépendance. Après, chacun est maître de ses choix.
- Comment peut-on bénéficier de cet apprentissage ?
   Églantine hésite quelques secondes.
- Je ne sais pas.
- Pardon ?
- Je ne connais aucun moyen simple d'apprendre l'informatique.
   Des murmures parcourent la pièce. Églantine rajoute.
- Le monde de l'informatique est aux mains de pouvoirs économiques qui profitent de l'ignorance collective. Ils ont réussi à répandre l'idée qu'il suffit de savoir appuyer sur un bouton pour prétendre connaître un outil informatique.
- Il y a un rapport ?
- Oui. Vous avez des formations pour apprendre à appuyer sur des boutons tant que vous voulez. Mais en ce qui concerne les principes de base de l'informatique, je n'en vois pas.
- Pourquoi ça ?
- Il y a beaucoup de raisons. D'abord, une question de temps. Personne n'a le temps de rien aujourd'hui. Sauf quand il est trop tard. Apprendre l'informatique, c'est comme apprendre une langue étrangère, ce n'est pas possible en une ou deux semaines.
   Églantine fait une petite pause.
- Ensuite, il y a une question de pérennité du savoir. Si vous apprenez les bases, vous n'aurez plus besoin d'enseignement ensuite. Alors que vous pouvez apprendre le contenu de prospectus par cœur à l'infini. Il y en aura toujours de nouveau.
- Moi, j'ai l'impression que l'informatique bouge tous les jours. Quand vous parlez de pérennité, je n'y crois pas du tout.
- Les principes de base de l'informatique ne changent pas, ou très peu. Comme pour le français, la durée de vie d'une expression est très courte, la durée de vie d'un mot est plus longue et la durée vie de l'alphabet, encore plus longue. Lorsque vous commencerez à apprendre l'alphabet et les mots à la base de l'informatique, vous aurez un savoir pérenne.
- Je ne comprends pas cette notion de mot, d'alphabet.




   Églantine est un peu surprise de la remarque. Elle fronce les sourcils tout en cherchant une réponse appropriée. Après quelques secondes de réflexion, elle doit annoncer.
- C'est difficile de trouver des exemples simples et concrets.
- Vous voulez dire que vous nous avez parlé d'un alphabet que vous avez du mal à décrire qui ferait partie d'un enseignement que vous avez du mal à cerner ?
- En gros, c'est ça. Enfin, pour vous rassurer, si je me place devant n'importe lequel de vos ordinateurs, j'arriverais à faire toutes les actions de base de l'informatique. Je ne pense pas que ce soit le cas de chacun de vous.
- Et ?
- Et, cela tend à montrer qu'il y a des bases de connaissances que j'ai et que vous n'avez pas. Et là, je ne parle pas d'expertise mais juste d'actions de base.
   L'assemblée se disperse soudain. Les murmures se font plus audibles. Soudain Églantine a une idée. Elle demande.
- Est ce que l'un d'entre vous saurait me dire ce qu'est internet ?
   Un immense sentiment de fierté vient d'envahir Églantine. Elle a réussit le tour de force de calmer une assemblée de directeurs avec une seule question. Elle insiste.
- Je ne veux pas que vous me donniez les applications d'internet que vous connaissez, je veux juste la fonction de base.
   Toujours pas de réponse.
- Vous voyez, pour un outil aussi essentiel qu'internet, vous n'avez pas de réponse basique. Alors, je vais vous donner ma réponse.
   Elle marque une pause, comme pour faire durer le suspense.
- Internet est un moyen de communication qui permet de transmettre des 0 et des 1 d'un appareil électronique à un autre.
   Églantine fait une pause de deux secondes et conclut.
- Voilà, c'est tout.
- Et ça, c'est un élément de l'alphabet informatique ?
- Je dirais plus volontiers que c'est un mot du dictionnaire mais c'est l'esprit.
- Je ne comprends pas, peste un directeur.
- Il n'y a rien à comprendre. C'est une définition. D'habitude, on vous présente la messagerie électronique, les sites web, le commerce électronique ou autres applications internet. Ce ne sont que des utilisations d'internet. Ces utilisations n'ont pas toujours existé et n'existeront peut être plus un jour.




- Votre explication est vraiment floue.
- Elle est plus inappropriée que floue. J'essaye de faire un cours de sémantique à des personnes qui ne connaissent pas l'alphabet.
Monsieur Lessig soupire. Églantine le remarque aussitôt. Elle rectifie.
- Je n'ai pas les mots, les analogies qui peuvent vous permettre de comprendre simplement des notions qui me sont évidentes. J'en suis désolée.
- Cela va poser un gros problème si vous voulez former tout le monde à l'informatique.
- Ce qui n'est pas possible en cinq minutes n'est pas forcément impossible. J'insiste sur le fait que vous achetez vos ordinateurs comme vous achèteriez une voiture dont vous n'avez pas la possibilité de regarder le fonctionnement du moteur.
- Et vous croyez que l'on veut regarder le moteur de nos voitures ?
- Apprendre son fonctionnement dans les moindres détails, probablement pas, mais avoir une idée des principes de base, j'espère.
- Pour quoi faire ?
- C'est une question de confiance.
- Comment ça ?
- Une personne présente dans cette pièce a voulu changer de voiture au bout de deux ans d'utilisation. Le seul symptôme étant un ralentissement inexplicable. Heureusement, je lui ai conseillé de ne faire qu'une mise au point de son moteur. Cette personne a fait confiance à un fournisseur et n'a eu aucun recours qu'un changement radical en cas de problème. Juste à cause de son ignorance.
   L'assistance ne sait pas quoi répondre. Églantine poursuit.
- Je vous ai présenté le cas particulier de la panne. Mais il y a le cas plus courant où vous devez donner votre avis sur le fonctionnement d'un outil informatique. Et plus précisément lorsqu'il s'agit de trouver des améliorations.
- Comment ça ?
- Je suis persuadée que pour n'importe quel projet industriel, vous êtes capable de pointer tous les problèmes fonctionnels, peut être même de chiffrer les coûts réels. En bref, vous êtes capable d'avoir une vision pragmatique du projet. Dès qu'il s'agit d'informatique, j'ai l'impression que l'on change complètement de langage. Vous n'avez aucune idée de ce que cela coûte réellement, vous acceptez ce que l'on vous propose, trop content d'avoir quelque chose qui, sur le papier, va résoudre tous vos problèmes.
   Un léger sourire crispé parcourt l'assemblée.
- Sans notions élémentaires du fonctionnement de vos systèmes d'information, vous ne pourrez jamais avoir d'avis pertinents pour les faire évoluer à votre convenance. En même temps, il est tellement plaisant de faire confiance aux commerciaux de ses fournisseurs...




   La dernière remarque n'a pas laissé insensible l'assemblée de directeurs. Quelques murmures se font entendre. Puis l'un d'eux prend la parole.
- Vous y allez fort.
- C'est une question de point de vue. Vous n'avez toujours pas conscience de votre dépendance à l'outil informatique et surtout à ceux qui le fabriquent aujourd'hui.
- Quand vous parlez de dépendance, je ne suis pas du tout d'accord.
- Admettons que le fournisseur du système de vos ordinateurs décide de ne plus vous en vendre. Qu'est ce que vous pouvez faire ?
- Là, on est dans l'hypothèse. Cela ne peut pas arriver.
- Cela ne peut pas arriver parce que vous partez du principe qu'ils voudront continuer à gagner de l'argent. Êtes-vous prêt à mettre votre système d'information en jeu sur la base de ce principe ?
- Je n'ai pas vraiment de problème pour ça. C'est le principe de la société. Je ne vais pas me demander si mon boulanger va arrêter de faire du pain parce qu'il ne voudrait plus gagner d'argent. On dépend tous les uns des autres à un moment ou à un autre. Et de ma position, je ne dépend pas plus de mon fournisseur de système informatique que de mon boulanger.
   Églantine ne sait pas quoi répondre. Elle baisse la tête. Monsieur Lessig prend la parole.
- Cela ne veut pas dire que les principes que vous nous avez exposé sont faux ou erronés. Mais vous ne pouvez pas nous annoncer que nous sommes la proie de manigances et que l'on ne s'en rendrait pas compte.
- Mais les manigances ont bien lieu...
- Probablement, ce n'est pas la question.
- Comment ça ?
- Vous nous avez donné votre point de vue sur une situation dont nous n'avions pas conscience. À nous de juger de son importance dans le cadre de cette entreprise du fait de nos fonctions. Après, chacun sera à même de décider pour sa propre personne ce qu'il a envie de faire par rapport aux mêmes informations.
- Oui, mais ils ont tellement d'argent, ils sont tellement puissants.
- Puissants comment ?
- Ils ont gagné leur procès face à l'état fédéral américain, ils sont en train de balader l'union européenne...
- Vous savez, si ils étaient aussi puissants, il n'y aurait jamais eu de procès. Et vous n'auriez jamais entendu parler de telle ou telle action, parce qu'elle n'aurait pas eu lieu. Vous n'êtes pas du tout à votre place pour refaire le monde au niveau politique ou stratégique. Restez en à décrire l'outil informatique dans ses concepts. Je pense que nous sommes plus à même de mener le changement. Si nous bénéficions des bonnes informations.
Monsieur Lessig sourit à Églantine en lui disant cela. Cela ne la réconforte pas tellement.




   Un silence s'installe. Églantine est dans ses pensées. Elle se rend compte que ce sera pas elle qui va sauver le monde. Il n'aura pas fallu longtemps pour qu'elle soit remise à sa place. Un des directeurs coupe le silence pour demander.
- À propos de vos connaissances techniques, vous pensez vraiment pouvoir répondre à toutes les questions ?
   Voilà, elle est de retour sur son domaine de prédilection. La connaissance informatique. Elle regarde sur la table et voit une feuille de papier avec du texte imprimé dessus. Elle le pointe du doigt et demande.
- Vous voyez le texte sur cette feuille. Est ce que vous pensez pouvoir m'expliquer tous les mots ?
Le directeur est un peu surpris.
- Je ne vois pas où vous voulez en venir.
- L'informatique, pour moi, est comme l'écriture pour vous. C'est un langage que je comprends.
   Le directeur fait remarquer.
- Je ne connais pas tous les mots de la langue française. Loin de là.
- Comme tout le monde. Mais vous savez où trouver un dictionnaire si vous en avez besoin. Il existe aussi des ... dictionnaires ... pour l'informatique.
- Donc, vous avez réponse à tout.
- Non plus.
- Vous pouvez développer ?
- Comment vous expliquer... Voilà. Si vous êtes face à un texte en chinois, vous serez bien ennuyé pour m'en donner le sens. Et bien en informatique, il y a des langages, des domaines différents que je ne maîtrise pas du tout.
- Ah...
- Ici, dans votre entreprise, je pense que vous faîtes surtout de l'informatique de gestion. C'est l'informatique la plus simple aujourd'hui. Merci aux ouinedoziens.
   Églantine se rend compte qu'elle est encore en train de s'embrouiller. Elle conclue.
- Pour répondre à la première question. Non, je n'ai pas réponse à tout dans la seconde. Mais je pense que vous pouvez me poser n'importe quel problème informatique, j'arriverai à vous en trouver une solution, au moins.
   Églantine est contente de sa déclaration mais elle ne semble pas avoir convaincu d'autre personne qu'elle même. Monsieur Lessig sourit et lui répond.
- Proposition bien notée. Maintenant que nous avons eu le cours magistral, nous pourrions passer à la pratique.




Ce qu'il faut retenir :
- L'outil informatique est là ... et bien là.
Il y a ceux qui le maîtrisent et les autres qui le subissent.

- Cette maîtrise est le résultat d'un apprentissage long mais pas infini ... ni impossible.

- La liberté informatique est une des conséquences de cette maîtrise.



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